Entre février 1916 et mars 1924, Capablanca a joué soixante-trois parties sérieuses et n’en a perdu aucune. Huit ans d’invincibilité, dont un match de championnat du monde. C’est le chiffre qui résume le personnage : il ne gagnait pas par la force, il gagnait parce qu’il ne se trompait pas.

De La Havane au titre

Il naît à La Havane le 19 novembre 1888. Selon son propre récit, il apprend les règles à quatre ans en regardant son père jouer, et remarque que celui-ci vient de déplacer un cavalier illégalement. Le récit est de sa main, publié vingt-trois ans après les faits, et personne ne peut le corroborer — mais il est trop beau pour ne pas être raconté.

Ce qui est documenté, c’est le match contre Juan Corzo, champion de Cuba, en novembre-décembre 1901. Capablanca a douze ans au coup d’envoi et fête son treizième anniversaire deux jours après le début. Il perd les deux premières parties, puis renverse tout : 4 victoires, 3 défaites, 6 nulles. Petite ironie : l’année de ce match est donnée à tort comme 1900 à peu près partout, et l’erreur vient de l’index de son propre livre.

En 1913, le ministère cubain des Affaires étrangères lui offre un poste sans fonctions précises. Il est payé pour être célèbre et représenter Cuba au gré de ses voyages. C’est ce qui finance sa carrière.

Le titre mondial arrive en 1921 à La Havane, contre Emanuel Lasker. Capablanca gagne quatre parties, n’en perd aucune, et Lasker abandonne le match après la quatorzième. Six ans plus tard, à Buenos Aires, il le perd contre Alexandre Alekhine au terme d’un match de trente-quatre parties, le plus long de l’histoire du championnat du monde jusqu’en 1984.

Il ne le récupérera jamais, et l’ironie est parfaite. Les règles de Londres de 1922, qui obligeaient tout challenger à réunir une bourse de dix mille dollars, avaient été rédigées par Capablanca lui-même. Alekhine lui a simplement demandé de satisfaire à sa propre condition. Capablanca n’a jamais réuni la somme.

Il s’effondre le 7 mars 1942 au Manhattan Chess Club, alors qu’il regardait une partie. Il meurt le lendemain d’une hémorragie cérébrale, à cinquante-trois ans.

La machine

Dès 1921, l’American Chess Bulletin le décrit comme une véritable machine à jouer aux échecs. Le surnom lui est resté.

Lasker en parlait autrement : il avait connu d’autres grands maîtres, disait-il, mais un seul génie. Botvinnik a trouvé la meilleure image : quand un grand pianiste joue, on n’entend pas des notes séparées, on entend un tableau musical ; de la même façon, Capablanca ne jouait pas des coups séparés.

Concrètement, son jeu tient dans la simplicité, la clarté et une intuition qui lui permettait de jouer vite et juste sans calculer longuement. À Cleveland en février 1922, il affronte cent trois adversaires en simultanée et signe cent deux victoires pour une nulle, en huit heures et demie. Il n’avait plus joué depuis huit mois.

Deux mises au point s’imposent, parce que les deux citations les plus célèbres qu’on lui prête posent problème.

La première, « je ne vois qu’un coup à l’avance, mais c’est toujours le bon », n’est pas de lui. Edward Winter y a consacré un article entier : la source la plus ancienne l’attribue à Charles Jaffe, pas à Capablanca. Elle circule pourtant partout sous son nom.

La seconde, sur la nécessité d’étudier les finales avant tout le reste, est bien de lui — mais elle ne se trouve pas dans Chess Fundamentals, où tout le monde la situe. Elle vient de ses Last Lectures, publiées en 1966, vingt-quatre ans après sa mort. Le raisonnement, lui, vaut d’être retenu : la finale s’étudie pour elle-même, alors que l’ouverture et le milieu de jeu ne se comprennent qu’en fonction de la finale vers laquelle ils mènent.

Il voulait changer les règles

Après le tournoi de Moscou en 1925, Capablanca publie un texte de réforme. Il craignait ce qu’il appelait la mort par la nulle : à force de progrès théoriques, pensait-il, les meilleurs joueurs finiraient par ne plus pouvoir se départager, et les échecs connaîtraient le sort des dames.

Sa solution, ce sont les échecs Capablanca : un échiquier de dix cases sur huit et deux pièces nouvelles, l’archevêque qui combine fou et cavalier, le chancelier qui combine tour et cavalier. Il a beaucoup testé la formule avec Edward Lasker, qui témoigne que leurs parties dépassaient rarement vingt-cinq coups.

Ses ouvertures

Après son match de 1909 contre Marshall, il n’a plus ouvert un livre d’ouvertures. Il jouait le gambit dame des deux côtés et la Partie espagnole avec les Blancs.

Ce qui porte vraiment son nom, c’est la manœuvre de libération dans le gambit dame refusé, et elle mérite qu’on s’y arrête parce qu’elle résout un problème que tu rencontres toi-même. Dans le gambit dame refusé, le fou noir de cases blanches est enfermé par ses propres pions. La manœuvre le libère par une série d’échanges — le cavalier vient en d5, échange le fou adverse, puis échange l’autre cavalier — jusqu’à pouvoir jouer la poussée e5 qui ouvre enfin la diagonale du fou. Cette ligne est tellement jouée qu’elle a son propre code dans la classification des ouvertures.

Marshall lui tend un piège

New York, 23 octobre 1918. Frank Marshall sort une nouveauté au huitième coup dans l’espagnole : il sacrifie un pion pour une attaque, ce qu’on appelle aujourd’hui l’attaque Marshall.

Capablanca accepte tout, encaisse l’assaut, et sort son roi à la promenade en plein milieu de partie.

23.Rd3. Le roi blanc marche vers le centre sous le feu, parce que Capablanca a calculé qu'il y est en sécurité.

Il gagne la partie. Une légende raconte que Marshall avait gardé son innovation huit ans pour la sortir contre lui : c’est faux, on trouve des exemples du coup dès 1893. L’attaque Marshall reste jouée aujourd’hui, mais elle a été réfutée à la table, du premier coup, par un homme qui la découvrait.

La leçon de finale

New York 1924, contre Tartakower. Cette finale de tours est probablement la plus enseignée de l’histoire, et elle tient en une idée.

Capablanca prend la colonne h, puis la septième rangée, se crée un pion passé. Et au trente-cinquième coup, il fait quelque chose qui paraît absurde : il abandonne un pion pour lancer son roi.

35.Rg3. Le pion c3 va tomber, et c'est voulu : le roi part par h4, g5, f6. En finale, le roi est une pièce d'attaque.

Le roi remonte l’échiquier, la tour tient la septième, les pions passent. Capablanca gagne en cinquante-deux coups sans jamais calculer une combinaison. Tout repose sur des principes que tu peux appliquer dès ta prochaine partie.

Ce que tu peux lui prendre

Étudie les finales en premier. C’est son conseil, et sa justification est imparable : une finale s’apprend pour elle-même, alors qu’une ouverture ne prend son sens qu’en fonction de ce qu’elle produit ensuite.

Active ton roi dès que les dames sont hors du plateau. La plupart des joueurs de club laissent leur roi dans son coin par réflexe de sécurité, et se retrouvent à jouer à une pièce de moins.

Accepte de donner un pion pour de l’activité en finale. Le coup 35.Rg3 contre Tartakower vaut mieux que dix pages de théorie.

Et retiens sa phrase la mieux sourcée, celle qu’on cite le moins : tu devras perdre des centaines de parties avant de devenir un bon joueur. C’est l’esprit de Prologue, qui te fait jouer les ouvertures plutôt que les réciter.

Questions fréquentes

Combien de temps Capablanca est-il resté invaincu ?

Un peu plus de huit ans, du 10 février 1916 au 21 mars 1924. Sur cette période il a disputé soixante-trois parties sérieuses, avec quarante victoires et vingt-trois nulles, dont l’intégralité de son match de championnat du monde contre Lasker en 1921. La série s’arrête sur une défaite contre Richard Réti à New York.

Pourquoi Capablanca n’a-t-il jamais eu sa revanche contre Alekhine ?

À cause des règles de Londres de 1922, qu’il avait lui-même rédigées : elles obligeaient tout challenger à réunir une bourse d’au moins dix mille dollars. Après sa victoire de 1927, Alekhine a exigé que Capablanca satisfasse à cette condition. Capablanca n’a jamais réuni la somme et les deux hommes ne se sont plus jamais affrontés en match.

Que sont les échecs Capablanca ?

C’est une variante qu’il a conçue après 1925, sur un échiquier de dix cases sur huit, avec deux pièces supplémentaires : l’archevêque, qui combine les mouvements du fou et du cavalier, et le chancelier, qui combine ceux de la tour et du cavalier. Il craignait que les progrès théoriques ne rendent les échecs stériles au plus haut niveau.

Quel livre de Capablanca faut-il lire ?

Chess Fundamentals, publié en 1921 et révisé en 1934, reste son ouvrage de référence pour un joueur qui progresse. Une confusion circule beaucoup : sa citation célèbre sur l’étude des finales n’y figure pas, elle vient de ses Last Lectures, publiées à titre posthume en 1966.