Wilhelm Steinitz
Premier champion du monde officiel en 1886 et fondateur du jeu positionnel moderne : le parcours, la théorie et les ouvertures de Wilhelm Steinitz.
- Naissance
- 14 mai 1836
- Décès
- 12 août 1900
- Pays
- Autriche, puis États-Unis
- Champion du monde
- 1886-1894
Steinitz a fait quelque chose que presque personne ne fait : à trente-sept ans, au sommet de son art, il a abandonné le style qui l’avait rendu célèbre pour en inventer un autre. Kasparov résume l’affaire en une phrase — l’histoire des échecs se divise en une période avant Steinitz et une période après.
Le premier champion du monde
Il naît à Prague en mai 1836, dans le ghetto juif, dernier des treize fils d’une famille pauvre. Il joue à Vienne, s’installe à Londres en 1862, puis à New York, dont il prendra la nationalité en 1888.
En janvier 1886, il affronte Johannes Zukertort dans un match dont le contrat stipule noir sur blanc qu’il se joue pour le championnat du monde. C’est la première fois. Le match traverse trois villes : New York, Saint-Louis, La Nouvelle-Orléans. Zukertort mène 4-1 après la première étape, puis s’effondre. Steinitz l’emporte 12½-7½ et devient le premier champion du monde officiel de l’histoire.
Il défend son titre trois fois : contre Mikhaïl Tchigorine en 1889 (10½-6½), contre Isidor Gunsberg en 1890-91 (10½-8½), contre Tchigorine encore en 1892 (12½-10½). Puis vient Emanuel Lasker. En 1894, Steinitz a cinquante-sept ans, Lasker vingt-cinq : trente-deux ans d’écart, le plus grand qu’un championnat du monde ait connu. Steinitz perd 7-12. C’est sa première défaite en match sérieux depuis les années 1860. La revanche de 1896-97, à Moscou, est pire encore : 4½-12½.
Il s’effondre mentalement juste après ce match et passe quarante jours interné dans un sanatorium moscovite. Il rentre à New York sans argent. Il meurt le 12 août 1900 à l’hôpital psychiatrique de Wards Island, dans la misère.
Ce qu’il a changé
Dans les années 1860, on le surnomme le Morphy autrichien. Il attaque, il sacrifie, il joue des gambits. Vers 1873, il change tout.
Sa théorie tient en quelques idées, et elles sont encore la base du jeu aujourd’hui.
La position de départ est équilibrée. Personne n’a d’avantage au premier coup, donc rien ne justifie d’attaquer. On ne gagne que sur une erreur adverse, et le travail consiste à provoquer cette erreur, pas à décréter une attaque.
Lasker a résumé le principe central mieux que Steinitz lui-même : le droit d’attaquer appartient uniquement au camp qui possède un avantage positionnel, et ce n’est pas seulement un droit, c’est un devoir. Les deux moitiés comptent. Attaquer sans avantage, c’est perdre. Avoir l’avantage et temporiser, c’est le dissiper.
Entre les deux, on accumule de petits avantages. La combinaison n’est plus une inspiration, elle devient le résultat d’un travail. Et Steinitz distingue les avantages qui durent de ceux qui passent : un cavalier bien placé peut être chassé, un pion arriéré adverse sera encore là à la finale. D’où sa priorité aux faiblesses de structure sur l’activité passagère.
Dernier point, le plus mal reçu à l’époque : défendre est légitime. Une position égale peut repousser n’importe quel assaut si on la défend correctement, en ne concédant que sous la contrainte et le moins possible. Au XIXe siècle, accepter une position passive passait pour de la lâcheté.
Son roi, cette pièce de combat
Steinitz soutenait aussi que le roi est une pièce forte, capable de se défendre seul dès le milieu de partie. C’est le versant le plus contesté de son héritage, et il a donné des parties très étranges.
Le gambit Steinitz, dans la partie viennoise, en est la démonstration. Il l’introduit au congrès de Dundee en 1867.
Kramnik juge que cette théorie n’a jamais rejoint la base classique du jeu, et il a raison sur le fond : la pratique moderne reconnaît les promenades de roi mais rejette la généralisation. Reste la contradiction qui fait tout le personnage : l’homme qui a fondé la prudence positionnelle est aussi celui qui prenait les plus grands risques avec son roi.
Ses ouvertures
La défense Steinitz de la Partie espagnole, 3…d6, résume sa philosophie : solide, un peu passive, elle concède de l’espace mais aucune faiblesse de structure. Il a aussi laissé son nom à une variante de la défense française.
Sa méfiance envers les gambits romantiques était documentée et publique. Dans son Modern Chess Instructor de 1889, il attaque la validité du gambit Evans. Tchigorine, champion du romantisme, le prend au mot et le défie sur deux parties par télégraphe, trois jours par coup, avec les positions de départ imposées. Tchigorine gagne les deux. Le théoricien perd la démonstration publique, et l’histoire lui donnera quand même raison sur le fond.
Hastings 1895
Steinitz a cinquante-neuf ans et il n’est plus champion du monde depuis un an. Face à Curt von Bardeleben, il produit l’une des plus belles parties jamais jouées.
À partir du vingt-deuxième coup, la tour blanche se promène sur e7, f7, g7 puis h7 en donnant échec, imprenable à chaque case, pendant que ses autres pièces restent en prise.
Von Bardeleben n’abandonne pas. Il quitte la salle sans un mot et laisse tomber son drapeau. Steinitz rejoue alors devant le public le mat qu’il avait annoncé, en dix coups.
Regarde qui produit ça : le théoricien du jeu positionnel, à cinquante-neuf ans. Loin de la contradiction, c’est l’illustration exacte de son principe. Il attaque parce qu’il a d’abord accumulé l’avantage.
Ce que tu peux lui prendre
N’attaque pas parce que tu en as envie. Demande-toi ce qui, dans la position, justifie une attaque. Si tu ne trouves rien, développe, améliore tes pièces et attends. C’est probablement le conseil le plus rentable de toute l’histoire des échecs pour un joueur de club, et c’est l’inverse exact de l’instinct.
Défendre n’est pas honteux. Une position égale se tient. Concède le minimum, et seulement quand tu y es contraint.
Vise les faiblesses qui durent. Un pion arriéré adverse sera encore là dans vingt coups. Ton cavalier idéalement placé, non.
Et un dernier point, qui n’est pas technique : il a changé de style à trente-sept ans et il est devenu champion du monde à quarante-neuf. C’est aussi l’idée derrière Prologue, qui te fait comprendre l’intention d’un coup plutôt que mémoriser la suite : ce qui se comprend se réapprend.
Questions fréquentes
Wilhelm Steinitz est-il vraiment le premier champion du monde ?
Oui, au sens officiel. Le match de 1886 contre Zukertort est le premier dont le contrat mentionne explicitement le championnat du monde. Beaucoup d’historiens considèrent cependant qu’il était de fait le meilleur joueur du monde depuis sa victoire sur Anderssen en 1866, soit vingt ans plus tôt.
Qu’est-ce que la théorie de Steinitz ?
C’est le fondement du jeu positionnel : la position de départ est équilibrée, on ne gagne que sur une erreur adverse, on n’attaque qu’en possédant déjà un avantage, et entre-temps on accumule de petits avantages durables. Il distingue les faiblesses permanentes, comme la structure de pions, des avantages temporaires comme le placement des pièces.
Qu’est-ce que la défense Steinitz ?
C’est la réponse 3…d6 dans la Partie espagnole, après 1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fb5. Elle protège solidement le pion e5 au prix d’une position un peu passive. Elle illustre bien sa philosophie : céder de l’espace plutôt que de créer une faiblesse de structure.
Comment Steinitz a-t-il perdu son titre ?
Il l’a perdu en 1894 face à Emanuel Lasker, sur le score de 7 à 12. Steinitz avait cinquante-sept ans et Lasker vingt-cinq, le plus grand écart d’âge de l’histoire des championnats du monde. C’était sa première défaite en match sérieux depuis les années 1860. Il perdit aussi la revanche de 1896-97, 4½ à 12½.