Alexandre Alekhine
Champion du monde de 1927 à 1946, premier joueur à avoir reconquis son titre et maître de la combinaison : le parcours, le style et les ouvertures d'Alekhine.
- Naissance
- 31 octobre 1892
- Décès
- 24 mars 1946
- Pays
- Russie, puis France
- Champion du monde
- 1927-1935, 1937-1946
Rudolf Spielmann a trouvé la phrase qui explique Alekhine mieux que n’importe quelle analyse : je vois les combinaisons aussi bien qu’Alekhine, disait-il, mais je n’arrive pas à obtenir les mêmes positions. Tout est là. Ses combinaisons ne tombaient pas du ciel, il fabriquait les positions où elles devenaient possibles.
De Moscou à Buenos Aires
Il naît à Moscou le 31 octobre 1892. Il quitte la Russie soviétique en 1921 et devient français par décret du 5 novembre 1927, en plein match de Buenos Aires : il obtient la nationalité française quelques semaines avant de devenir champion du monde.
Une précision au passage, parce qu’elle traîne partout : on l’a appelé « docteur Alekhine » toute sa vie, mais son doctorat en droit est une légende. Il s’est inscrit à la Sorbonne et n’a validé que la moitié du cursus. La thèse annoncée n’a jamais été retrouvée. Il n’a jamais démenti le titre.
En 1927, à Buenos Aires, il affronte José Raúl Capablanca, invaincu depuis trois ans et grandissime favori. Le match dure trente-quatre parties, du 16 septembre au 29 novembre, et reste le plus long championnat du monde de l’histoire jusqu’en 1984. Alekhine gagne 18½-15½.
Il défend son titre deux fois contre Bogoljubov, en 1929 et 1934. Puis vient l’accident : en 1935, Max Euwe le bat 15½-14½ après avoir remonté un retard de trois points. Alekhine reprend son titre en 1937, nettement, 15½-9½. Il est le premier joueur à avoir reconquis le titre mondial — Botvinnik le fera deux fois après lui.
Ce qu’il n’a jamais accordé
Capablanca n’a jamais eu sa revanche, et le mécanisme mérite d’être raconté parce qu’il est ironique. Les règles de Londres de 1922, rédigées par Capablanca lui-même et signées par tous les grands maîtres, imposaient au challenger de réunir dix mille dollars. Alekhine a simplement exigé que Capablanca satisfasse à sa propre règle. Il n’a jamais réuni la somme. Les deux hommes ne se sont plus jamais affrontés en match.
Son style : la combinaison comme récompense
Kasparov le cite comme sa première influence et le décrit comme le pionnier du style universel, où le tactique et le stratégique sont tissés ensemble. Sa vision combinatoire, dit-il, reposait sur des fondations positionnelles saines.
C’est le point à retenir, et il va contre l’image du génie inspiré. Alekhine travaillait énormément. Il préparait ses ouvertures à une époque où cela ne se faisait pas systématiquement, et sa victoire de 1927 est autant une victoire de préparation que de talent. Pendant ce match, sur un seul coup de la vingt-huitième partie, il a réfléchi une heure cinquante.
Ses ouvertures
La défense Alekhine, 1.e4 Cf6, est une provocation pure. Le cavalier s’offre à être chassé, et invite les pions blancs à former un centre large. Non pas pour le respecter, mais pour en faire une cible et démontrer qu’il est surétendu. À une époque où l’orthodoxie voulait qu’on occupe le centre, c’était une hérésie. Il l’introduit au tournoi de Budapest en 1921.
Le reste de son répertoire tourne largement autour du gambit dame refusé, qui a dominé son match de 1927, et des systèmes indiens. De nombreuses variantes portent son nom dans des ouvertures très diverses, du gambit Budapest à la défense sicilienne.
La plus longue combinaison de sa carrière
Baden-Baden, 1925, contre Richard Réti, chef de file de l’école hypermoderne. Alekhine a les Noirs. Au vingt-sixième coup, il pose sa tour en e3.
Ce qui suit tient sur quinze coups et ne se raconte pas : il faut la rejouer. Alekhine la considérait comme l’une de ses meilleures parties. Un détail d’historien mérite d’être signalé : trois versions publiées de cette partie circulent, qui diffèrent par le nombre de répétitions autour du vingtième coup. Réti lui-même, dans ses annotations, situe la poussée …h5 au vingt-deuxième coup et indique qu’Alekhine avait proposé la nulle juste avant.
Les trois dames
Hastings, 1922. Alekhine a besoin de gagner la dernière ronde. Face à Bogoljubov, il pousse un pion sur la deuxième rangée adverse et le promeut au trente-troisième coup, alors que sa dame vient d’être capturée.
Il promeut une deuxième fois au quarante-neuvième coup et gagne la partie. Le surnom de partie des trois dames est un titre de journaliste plutôt qu’une description exacte, mais l’idée est là.
1940-1946
Il faut en parler, et il faut le faire sans arrondir les angles.
Du 18 au 23 mars 1941, la Pariser Zeitung, quotidien allemand du Paris occupé, publie sous sa signature une série de six articles intitulée « Échecs juifs et aryens ». Ils opposent un jeu dit aryen, offensif, à une conception dite sémite, défensive et matérialiste, et attaquent nommément Emanuel Lasker, Wilhelm Steinitz, Nimzowitsch et Réti. Les textes sont repris dans deux autres publications allemandes. Entre 1941 et 1943, Alekhine dispute une dizaine de tournois en Europe occupée, organisés par la fédération allemande, et donne des simultanées à Paris au profit de l’armée allemande — ce qu’il a lui-même reconnu dans un entretien en septembre 1941.
Après la guerre, il affirme n’avoir rien écrit de tel, ses textes purement techniques ayant selon lui été réécrits. Ses explications ont varié et se contredisent, et l’historien Edward Winter, qui a examiné le dossier de près, relève qu’en 1941 Alekhine revendiquait au contraire d’avoir traité les échecs du point de vue racial. Après la mort de sa femme en 1956, plusieurs témoins ont dit avoir vu les articles de sa main dans ses papiers, mais leurs témoignages se contredisent aussi. Le chercheur Christian Rohrer, qui a travaillé sur les archives, conclut que la question de savoir si chaque mot est de lui importe moins que le fait qu’il en porte la responsabilité.
Son invitation au tournoi de Londres 1946 est retirée et plusieurs joueurs refusent de le rencontrer. Botvinnik le défie en février 1946, l’accord sur le match lui parvient le 23 mars. Il meurt le lendemain à Estoril, au Portugal, seul champion du monde de l’histoire mort en possession de son titre. Les enquêtes sur son comportement pendant la guerre n’ont jamais été menées à leur terme.
Les causes de sa mort elles-mêmes restent discutées : l’autopsie conclut à une asphyxie, la version de la crise cardiaque circule en parallèle, et des thèses d’assassinat ont été avancées. Winter, là encore, conclut que personne ne sait.
Ce que tu peux lui prendre
Reviens à la phrase de Spielmann, parce que c’est la leçon la plus utile de cet article. On n’apprend pas à voir des combinaisons. On apprend à construire les positions dans lesquelles elles apparaissent.
Concrètement : joue pour l’activité de tes pièces et pour l’initiative, et la tactique viendra d’elle-même. Elle est la récompense d’un bon travail positionnel, pas un don.
Prépare tes ouvertures sérieusement. Alekhine a battu le joueur réputé imbattable de son époque parce qu’il était arrivé mieux préparé. C’est aussi le pari de Prologue : une ouverture comprise plutôt que mémorisée te donne encore un plan quand l’adversaire quitte la théorie.
Questions fréquentes
Alekhine est-il le seul champion du monde mort en titre ?
Oui. Il est mort le 24 mars 1946 à Estoril, au Portugal, alors qu’il était encore champion du monde et qu’un match contre Botvinnik venait d’être accepté. La FIDE a dû prendre le contrôle du titre et l’a attribué au terme d’un tournoi organisé en 1948, remporté par Botvinnik.
Alekhine a-t-il été le seul à reconquérir son titre ?
Il a été le premier, pas le seul. Il a perdu le titre contre Max Euwe en 1935 et l’a repris en 1937. Botvinnik l’a fait deux fois après lui, contre Smyslov en 1958 et contre Tal en 1961, avant que la FIDE ne supprime le droit au match revanche.
Qu’est-ce que la défense Alekhine ?
C’est la réponse 1…Cf6 à 1.e4. Le cavalier s’offre volontairement à être chassé par les pions blancs, dans l’idée de les inciter à former un centre large qui devient ensuite une cible. Alekhine l’a introduite au tournoi de Budapest en 1921, à contre-courant de l’orthodoxie de l’époque qui voulait qu’on occupe le centre.
Qu’a écrit Alekhine pendant la guerre ?
Une série de six articles intitulée « Échecs juifs et aryens » a paru sous sa signature dans la Pariser Zeitung en mars 1941, opposant un jeu dit aryen à une conception dite sémite et attaquant nommément plusieurs joueurs juifs. Après la guerre il a affirmé que ses textes avaient été réécrits, mais ses explications ont varié et les historiens n’ont jamais tranché la question de leur paternité exacte.