Mikhaïl Tal
Champion du monde en 1960 à vingt-trois ans, surnommé le sorcier de Riga : le parcours, le style et les sacrifices de Mikhaïl Tal.
- Naissance
- 9 novembre 1936
- Décès
- 28 juin 1992
- Pays
- URSS (Lettonie)
- Champion du monde
- 1960-1961
On raconte que Tal sacrifiait n’importe quoi, n’importe quand, et que ça marchait par magie. C’est une belle histoire et elle est fausse. Ce qu’il faisait était plus intéressant : il optimisait la position que son adversaire devait résoudre, et non la position elle-même.
Le sorcier de Riga
Il naît le 9 novembre 1936 à Riga, dans une famille juive. Il vient au monde avec une malformation congénitale de la main droite, qui ne lui laisse que trois doigts.
Sa santé pèsera sur toute sa carrière. Problèmes rénaux chroniques, crise aiguë à Curaçao en 1962 qui l’oblige à abandonner le tournoi et à être hospitalisé, ablation d’un rein en 1969. Il fumait et buvait beaucoup. Il meurt à Moscou le 28 juin 1992, à cinquante-cinq ans.
En 1960, il bat Mikhaïl Botvinnik 12½-8½ et devient champion du monde à vingt-trois ans, le plus jeune de l’histoire à ce moment-là. Le record tiendra vingt-cinq ans, jusqu’à Kasparov.
La revanche de 1961 tourne mal : Botvinnik reprend le titre 13-8. Tal a expliqué pourquoi sans chercher d’excuse. Botvinnik avait passé l’année à disséquer son jeu et le connaissait mieux que Tal ne connaissait le sien. Sa santé n’aidait pas — les médecins de Riga conseillaient de reporter le match, il a préféré jouer en pensant qu’il gagnerait de toute façon. Son verdict : la victoire de Botvinnik était méritée.
Le reste de sa carrière est plus long qu’on ne croit. Six championnats d’URSS, à égalité du record avec Botvinnik. Et surtout une série de quatre-vingt-quinze parties consécutives sans défaite entre octobre 1973 et octobre 1974, dont quarante-six victoires. Ce n’est pas une série de nulles prudentes, c’est une série de gains.
Ses sacrifices, honnêtement
La formule qu’on lui prête — il y a deux types de sacrifices, les corrects et les miens — n’a pas de source primaire identifiable, mais elle dit quelque chose de juste.
Beaucoup de ses sacrifices ne résistent pas à l’analyse moderne. Les moteurs trouvent des réfutations. Mais l’étude de ses parties montre autre chose : ses évaluations pratiques étaient presque toujours justes. Il ne jouait pas au hasard en espérant. Il choisissait la position que l’adversaire devrait résoudre à la pendule, en sachant qu’elle était objectivement douteuse et humainement invivable.
Sa citation la plus célèbre, celle de la forêt profonde et sombre où deux plus deux font cinq, circule dans une version qu’aucune source ne confirme. La version documentée, rapportée par Kasparov, dit ceci : de nos jours les deux joueurs dévient souvent délibérément des lois généralement reconnues, s’engageant dans une forêt dense de variantes inexplorées, sur un étroit sentier de montagne où il n’y a de place que pour un seul. C’est moins percutant et c’est plus exact.
Le coup qui ne gagnait pas
Moscou, 1960, sixième partie du match contre Botvinnik. Au vingt et unième coup, Tal pose son cavalier en f4, où il est pris.
Botvinnik prend le cavalier et perd la partie. On sait aujourd’hui qu’il avait 23.a3 à sa disposition, qui réfutait toute l’idée. Il ne l’a pas vu. C’est exactement la thèse de Tal : le coup n’était pas gagnant, il était impossible à réfuter en face, sous pendule, en temps réel.
Et celui qui gagnait
Bled, 1965, match des candidats contre Bent Larsen, dixième partie, la partie décisive du match. Au seizième coup, Tal donne un cavalier en d5.
Larsen prend, et l’attaque arrive. Tal gagne la partie et le match, et se qualifie pour la finale des candidats.
Ses ouvertures
Une réserve honnête : les sources qui prétendent lister ses ouvertures préférées sont pour l’essentiel de faible qualité. Ce que montrent ses parties, en revanche, est clair.
Il jouait la défense sicilienne des deux couleurs, et la défense est-indienne contre 1.d4, deux ouvertures qui produisent des positions déséquilibrées où son talent s’exprimait. Il appréciait aussi le Benoni moderne, cousin structurel de l’est-indienne, malgré sa réputation stratégiquement douteuse. Avec la maturité, son répertoire s’est élargi vers des systèmes plus classiques.
Les deux histoires à retenir
La première, il la raconte lui-même. En plein championnat d’URSS, position complexe, sacrifice de cavalier en vue. Le public le croit plongé dans le calcul. En réalité il rumine les derniers vers d’un poème pour enfants de Tchoukovski : quelle tâche difficile que de sortir l’hippopotame du marécage. Il envisage des crics, des leviers, un hélicoptère, une échelle de corde, puis renonce en se disant que l’hippopotame n’a qu’à se noyer. Il revient à l’échiquier, admet que les variantes sont incalculables, joue le sacrifice de façon purement intuitive, et gagne. Après quarante minutes de réflexion.
La seconde est la dernière. Le 28 mai 1992, mourant, Tal s’échappe de l’hôpital pour jouer un tournoi de blitz à Moscou. Il bat Kasparov en dix-sept coups, la seule défaite du champion du monde dans ce tournoi. Il meurt un mois plus tard.
Une précision au passage, parce qu’elle circule à l’envers : Tal a bien gagné le championnat du monde de blitz en 1988 à cinquante et un ans, mais en battant Vaganian en finale. Kasparov avait été éliminé plus tôt par un autre joueur.
Ce que tu peux lui prendre
Ce n’est pas « sacrifie plus souvent ». C’est trois choses plus utiles.
Le risque se compte en temps de pendule, pas en centièmes de pion. Un coup légèrement inférieur qui impose vingt minutes de calcul exact à ton adversaire vaut mieux qu’un coup neutre qui se joue tout seul. Botvinnik avait la réfutation sur l’échiquier et ne l’a pas trouvée.
Savoir arrêter de calculer est une compétence. L’histoire de l’hippopotame dit exactement cela : Tal a compris qu’il ne pouvait pas tout calculer et a tranché sur son jugement plutôt que de brûler son temps.
Et l’intuition n’est pas de la chance. Ses évaluations, même dans des positions objectivement douteuses, étaient justes. C’est un capital construit sur des milliers de parties. C’est ce que Prologue essaie d’accélérer : voir l’intention d’une position plutôt que la calculer coup par coup.
Questions fréquentes
Pourquoi Mikhaïl Tal était-il surnommé le sorcier de Riga ?
Pour son style d’attaque fondé sur des sacrifices intuitifs et des complications délibérées, dans des positions que ses adversaires n’arrivaient pas à démêler à la pendule. Il était originaire de Riga, en Lettonie, alors république soviétique.
Les sacrifices de Tal étaient-ils corrects ?
Souvent non, au sens des moteurs modernes, qui trouvent des réfutations à beaucoup d’entre eux. Mais ses évaluations pratiques étaient justes : il choisissait des positions objectivement douteuses et humainement très difficiles à défendre. Son sacrifice le plus célèbre, contre Botvinnik en 1960, était réfutable par 23.a3, que Botvinnik n’a pas trouvé.
Combien de temps Tal a-t-il été champion du monde ?
Un an, de 1960 à 1961. Il avait battu Botvinnik 12½-8½ à vingt-trois ans, devenant le plus jeune champion du monde de l’histoire à cette date. Botvinnik a repris son titre l’année suivante grâce au match revanche automatique, sur le score de 13 à 8.
Quelle est la plus longue série de Tal sans défaite ?
Quatre-vingt-quinze parties consécutives, entre le 23 octobre 1973 et le 16 octobre 1974, avec quarante-six victoires et quarante-neuf nulles. Il détenait aussi la deuxième plus longue série de l’époque, quatre-vingt-six parties en 1972-73. Ding Liren a dépassé ce record en 2018, mais avec beaucoup plus de nulles.