Morphy a joué au plus haut niveau pendant deux ans, puis il a arrêté. Il n’a jamais été champion du monde, pour la bonne raison que le titre n’existait pas encore. Et pourtant, si tu ne devais étudier qu’un seul joueur du XIXe siècle, ce serait lui : ses adversaires commettaient exactement les erreurs que commettent les joueurs de club aujourd’hui.

Le prodige de La Nouvelle-Orléans

Paul Charles Morphy naît à La Nouvelle-Orléans le 22 juin 1837, dans une famille créole où l’on parle français à la maison. Son père est avocat, puis juge à la Cour suprême de Louisiane. Lui-même obtient sa licence en droit en avril 1857, à dix-neuf ans, mais il n’arrivera jamais à monter un cabinet : les clients potentiels venaient lui parler d’échecs, pas de droit.

À l’automne 1857, il remporte le premier congrès américain d’échecs à New York, en battant Louis Paulsen en finale. Il part alors pour l’Europe. Le bilan de sa tournée tient en trois matchs : Löwenthal battu 9 victoires à 3, Harrwitz battu 5 à 2 avant qu’il n’abandonne le match pour raisons de santé, et surtout Adolf Anderssen, le meilleur joueur d’Europe, battu 7 à 2 en décembre 1858. Le match contre Anderssen s’est joué dans la chambre d’hôtel de Morphy, parce que celui-ci était malade et sous traitement par saignées.

Une absence dans ce palmarès : Howard Staunton, la référence anglaise, n’a jamais joué contre lui. Il a temporisé trois mois, puis a mis en cause les garanties financières de Morphy dans sa propre chronique. Les historiens débattent encore de ses vraies raisons.

De retour aux États-Unis en 1859, Morphy annonce qu’il ne disputera plus aucun match sérieux sans donner l’avantage du pion et du trait : il jouerait les Noirs, avec un pion en moins. Personne ne relève. Il abandonne la compétition à vingt-deux ans.

Les vingt-cinq dernières années sont sombres. Il développe un délire de persécution, refuse de manger autre chose que ce que préparent sa mère et sa sœur, arpente le Vieux Carré en parlant seul, en français. Sa famille tente de le faire interner ; il plaide sa cause si bien que l’établissement refuse de l’admettre. Il meurt d’une attaque cérébrale le 10 juillet 1884, à quarante-sept ans. Le premier championnat du monde officiel se tiendra deux ans plus tard, et sa dernière phase se jouera à La Nouvelle-Orléans.

Son style : l’invention du jeu moderne

Ce qui distingue Morphy de ses contemporains n’est pas le talent tactique, ils en avaient tous. C’est qu’il appliquait systématiquement des principes que les autres appliquaient au hasard.

Il développe ses pièces vers le centre en priorité absolue. Il ouvre les lignes au moment précis où il a plus de pièces en jeu que l’adversaire. Il roque tôt, quand ses victimes ne roquent jamais. Et surtout, ses sacrifices ne sont pas des paris : ce sont des conséquences. Il sacrifie parce qu’il a déjà l’avantage de développement, pas pour l’obtenir.

Anderssen, après sa défaite, a résumé la différence mieux que n’importe quel commentateur : « Morphy gagne ses parties en dix-sept coups, et moi en soixante-dix. » Kasparov le décrit comme l’ancêtre des échecs modernes. Fischer, en 1964, allait plus loin : dans un match, écrivait-il, Morphy battrait n’importe quel joueur vivant.

Reuben Fine mettait tout de même un bémol : Morphy affrontait une opposition qui ne connaissait pas encore la défense moderne. Sa force n’est pas en cause, mais l’ampleur de ses scores doit beaucoup à l’état de la théorie de son temps.

Ses ouvertures

Au milieu du XIXe siècle, presque tout se joue 1.e4 e5, et refuser un gambit passait pour de la couardise. Morphy jouait le gambit du roi et le gambit Evans, deux ouvertures qui ouvrent les lignes immédiatement, ainsi que la partie italienne avec le fou en c4 braqué sur f7.

En fin de tournée européenne, face à une opposition plus coriace, il se met à la Partie espagnole. Et c’est là le détail que beaucoup ignorent : la défense Morphy de l’espagnole, 3…a6, porte son nom et reste aujourd’hui la variante la plus jouée de l’une des ouvertures les plus jouées au monde. Il n’est pas qu’une curiosité historique.

Avec les Noirs, il jouait aussi la défense Philidor. C’est précisément cette défense que ses adversaires emploient contre lui dans la partie ci-dessous, et il en punit le défaut exact : la passivité.

La Partie de l’Opéra

Automne 1858, à l’Opéra italien de Paris. Morphy assiste à un opéra dans la loge du duc de Brunswick, qui joue contre lui en consultation avec le comte Isouard. Les deux hommes débattent de leurs coups à voix haute pendant la représentation. Morphy, lui, essaie de suivre le spectacle.

On lit souvent que Le Barbier de Séville était à l’affiche ce soir-là. D’autres sources disent Norma. L’historien Edward Winter, qui a examiné la question de près, refuse de trancher : on ne sait pas.

Au douzième coup, regarde la position.

Après 12.O-O-O, tout le développement blanc est achevé — seule la tour h1 ne participera pas. Les Noirs n'ont ni roqué ni sorti leur aile roi.

C’est le diagramme le plus instructif de toute la littérature d’échecs. Le grand roque met le roi à l’abri et amène la tour sur la colonne ouverte dans le même coup. En face, le fou f8 et la tour h8 n’ont jamais bougé.

Le coup le plus important de la partie est pourtant passé cinq coups plus tôt. Au huitième, Morphy pouvait prendre le pion b7 avec sa dame. Il joue 8.Cc3 à la place. Il refuse un pion empoisonné : après 8.Dxb7 Db4+!, l’échange des dames est forcé et l’attaque s’éteint. Retiens ce coup-là, c’est le plus transférable de toute la partie.

La suite est mécanique : sacrifice de qualité pour éliminer le seul défenseur, puis sacrifice de dame pour dévier le cavalier.

17.Td8 mat. Morphy mate avec ses deux dernières pièces, alors que les Noirs ont encore dame, tour, fou, cavalier et cinq pions.

Le sacrifice de dame contre Paulsen

New York, novembre 1857, dernière partie de la finale du congrès américain. Morphy a les Noirs. Au dix-septième coup, il donne sa dame sans mat forcé au bout : il la donne parce que la position le justifie.

17…Dxf3. La dame s'offre pour ouvrir la colonne g et la diagonale vers le roi blanc.

Toutes les pièces noires participent à l’attaque, aucune pièce blanche ne défend. Emanuel Lasker a remarqué autre chose : Morphy a laissé passer plusieurs mats plus rapides dans la suite. Lasker y voyait « une indifférence aux brillances une fois la victoire assurée ». Il n’était pas un esthète, il était pragmatique.

Ce que tu peux lui prendre

Développe avant d’attaquer. Le duc et le comte n’ont jamais sorti leur aile roi et ils ont perdu en dix-sept coups. Un joueur à 1200 Elo perd de la même façon, pour la même raison, toutes les semaines.

Demande-toi toujours ce que coûte un pion offert avant de le prendre. C’est le coup 8.Cc3, et c’est probablement la leçon la plus rentable de cet article.

N’ouvre les lignes que quand tu es mieux développé. Le corollaire compte autant : quand c’est toi qui es en retard, ferme le jeu.

Et ses parties sont courtes. Dix-sept coups, vingt-huit coups. Tu peux les rejouer et les comprendre entièrement, ce qui est impossible avec une partie moderne de soixante coups. C’est aussi la logique de Prologue : comprendre l’intention d’un coup vaut mieux que mémoriser la suite.

Questions fréquentes

Paul Morphy a-t-il été champion du monde ?

Non, parce que le titre n’existait pas de son vivant. Le premier championnat du monde officiel a opposé Steinitz à Zukertort en 1886, deux ans après la mort de Morphy. Il était considéré de son temps comme le meilleur joueur du monde, un statut officieux qu’il a acquis en battant Adolf Anderssen en 1858.

Quelle est la partie la plus célèbre de Paul Morphy ?

La Partie de l’Opéra, jouée à Paris à l’automne 1858 contre le duc de Brunswick et le comte Isouard, qui jouaient en consultation. Morphy gagne en dix-sept coups par un sacrifice de qualité puis un sacrifice de dame. C’est la partie d’échecs la plus reproduite de l’histoire, parce qu’elle enseigne le développement, l’ouverture des lignes et le sacrifice justifié en une seule leçon.

Pourquoi Morphy a-t-il arrêté les échecs ?

Il a arrêté la compétition en 1859, à vingt-deux ans, après avoir annoncé qu’il ne jouerait plus de match sans donner l’avantage du pion et du trait. Personne n’a relevé ce défi. Il n’a plus disputé que quelques parties à handicap par la suite, et sa santé mentale s’est dégradée dans les années suivantes.

Qu’est-ce que la défense Morphy ?

C’est la réponse 3…a6 dans la Partie espagnole, après 1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fb5. Elle oblige le fou blanc à se décider immédiatement. Elle porte le nom de Morphy et reste aujourd’hui la variante la plus jouée de l’ouverture, à tous les niveaux.