Philidor a écrit à vingt-deux ans le livre qui a servi de manuel de référence pendant plus d’un siècle, et il y a posé une phrase que tout joueur d’échecs connaît. Il était aussi, accessoirement, l’un des compositeurs d’opéras-comiques les plus joués de son époque.

Musicien de cour et joueur de café

Il naît à Dreux le 7 septembre 1726, dans une dynastie de musiciens de la cour. Son père et son frère composent ; lui aussi. On lui doit une vingtaine d’opéras-comiques, dont Blaise le savetier en 1759, Le Sorcier en 1764 et Tom Jones en 1765, son plus grand succès hors de France.

Les échecs, il les apprend au Café de la Régence, à Paris, auprès de Kermur de Légal, alors le meilleur joueur du lieu. Il lui faut environ trois ans pour le dépasser. Il y croise Rousseau et Diderot, qui le citera dans Le Neveu de Rameau : hormis Légal et Philidor, écrit-il, personne là-dedans n’y comprend rien.

En 1747, à Londres, il bat Philippe Stamma, l’autre grand nom du jeu, dans des conditions volontairement défavorables : il laisse les Blancs à son adversaire à chaque partie et compte les nulles comme des victoires pour lui. Il gagne quand même. À partir de là et jusqu’à sa mort, soit près de cinquante ans, personne au monde ne joue mieux que lui.

Attention à un mot : il n’était pas champion du monde. Le titre n’existe pas avant 1886 et Wilhelm Steinitz. Philidor était le plus fort joueur connu de son temps, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Il finit mal. Monarchiste constitutionnel et pensionné de la cour, il quitte la France en décembre 1792, son nom figurant sur la liste des émigrés. On lui refuse le passeport du retour même après Thermidor. Il meurt à Londres le 31 août 1795, en exil, sans avoir revu sa famille.

Le livre, et la phrase

L’Analyze des échecs paraît à Londres en 1749, publié par souscription. Environ soixante-dix éditions jusqu’en 1871, traduites en anglais, allemand, espagnol, italien, russe et yiddish. C’est le premier ouvrage à traiter l’ouverture, le milieu de partie et la finale comme un système raisonné.

Page dix-neuf, il écrit cette phrase :

Les pions. Ils sont l’âme des échecs.

Curiosité pour un lecteur francophone : en français, la phrase est de Philidor, mot pour mot. La formule anglaise que tout le monde cite, pawns are the soul of chess, est une autre histoire. La première traduction anglaise, parue en 1750, ne disait pas soul : elle disait the very Life of this Game. Le soul anglais est apparu plus tard, et l’historien Edward Winter n’a jamais retrouvé qui l’a écrit le premier. L’ironie, c’est que cette version anonyme rend l’original français — âme — plus fidèlement que la traduction officielle de l’époque.

Sa doctrine

Avant lui, le pion est un obstacle qu’on échange pour gagner un temps. Philidor est le premier à en faire l’ossature stratégique de la partie.

Il décrit la chaîne de pions et sa faiblesse, qui est sa base. Il identifie le pion isolé et le pion arriéré comme des faiblesses durables. Il théorise le pion passé comme atout décisif de finale. Et surtout il fait de la marche des pions un plan à part entière : la phalange avance de front, soutenue par les pièces. C’est un renversement complet de la pensée de l’époque, où les pions servaient les pièces.

Il recommande aussi de bloquer et d’immobiliser les pions adverses avant de chercher l’attaque. C’est une intuition prophylactique avant la lettre — le mot viendra de Nimzowitsch, un siècle et demi plus tard.

L’International Chess Magazine le qualifiait en 1888 de père des échecs modernes. Richard Réti nuance utilement : Philidor était un joueur de position égaré dans un siècle de gambits, et la combinaison n’était pas son fort. C’est vrai, et ça n’enlève rien.

Ce qui porte son nom

Trois choses portent son nom, et deux ne sont pas de lui.

La défense Philidor, 1.e4 e5 2.Cf3 d6, il la recommande effectivement dans son livre, et sa logique est cohérente avec sa doctrine : d6 tient le pion e5 avec un pion, pas avec une pièce. Sauf qu’aucune partie connue de lui ne montre qu’il l’ait jamais jouée, et Winter note que l’origine du nom reste indéterminée. Sa mauvaise réputation actuelle vient d’un détail : Philidor prônait la suite agressive 3.d4 f5, jugée douteuse aujourd’hui. Privée de cette idée, la défense devient passive et enferme le fou f8.

Le mat de Philidor, c’est le mat de l’étouffé. Il l’a analysé et popularisé en 1749, mais Lucena le décrivait dès 1497, deux cent cinquante ans plus tôt.

La position de Philidor en finale de tours, en revanche, est bien de lui : il l’analyse en 1777. C’est la finale la plus rentable à connaître de tout le répertoire, parce qu’elle sauve un demi-point à répétition.

La tour noire tient la 6e rangée. Dès que le pion y arrive, elle plonge derrière : le roi blanc n'a plus d'abri.

Le principe tient en deux temps. Tant que le pion n’est pas sur la sixième rangée, la tour y reste et interdit au roi adverse d’y accéder. Dès que le pion avance, la tour descend sur la première rangée et donne des échecs à l’infini par l’arrière. Le pion ne sert plus d’abri au roi, et la partie est nulle.

Une partie jouée les yeux fermés

En mai 1783, à Londres, Philidor dispute trois parties simultanées sans regarder l’échiquier. Il gagne deux parties et en annule une. Des témoins signèrent, selon la tradition, des attestations sous serment, persuadés que la postérité refuserait de croire l’exploit.

À l’époque, jouer à l’aveugle passait pour dangereux. Diderot lui écrit en avril 1782 pour le supplier d’arrêter, jugeant inconcevable de risquer sa raison pour rien, et il rapporte le témoignage de Légal : après une seule partie jouée sans voir l’échiquier, le vieux maître s’était trouvé la tête si fatiguée que ce fut la première et la dernière fois de sa vie.

Voici la partie contre le comte Brühl, gagnée en une heure vingt, à l’aveugle.

Les Blancs abandonnent : aucune pièce ne peut arrêter les deux pions liés e3 et f3.

Regarde comment il gagne. Dès le deuxième coup il joue c6 pour préparer d5 et bâtir un centre de pions. Il pousse e4, puis f5. Il échange les pièces systématiquement. Et il termine avec deux pions liés que rien n’arrête. C’est sa propre doctrine, appliquée à la lettre, sans regarder l’échiquier.

Ce que tu peux lui prendre

Regarde la structure de pions avant de calculer. C’est elle qui dicte le plan. Les pièces s’adaptent ensuite.

Ne pousse pas un pion sans savoir quelle faiblesse permanente tu crées derrière : une case faible, un pion arriéré, une base de chaîne exposée.

Une chaîne de pions s’attaque à sa base, pas à sa tête.

Et apprends la position de Philidor. C’est une demi-heure de travail et elle te rapportera des demi-points pendant des années. Prologue fonctionne sur la même idée : comprendre pourquoi un coup marche vaut mieux que retenir qu’il vient là.

Questions fréquentes

Philidor a-t-il été champion du monde ?

Non, le titre n’existait pas de son vivant. Le premier championnat du monde officiel oppose Steinitz à Zukertort en 1886, plus de quatre-vingt-dix ans après sa mort. Philidor était considéré comme le plus fort joueur du monde de 1747 jusqu’à sa mort en 1795, soit près de cinquante ans.

Qu’a vraiment écrit Philidor sur les pions ?

La phrase exacte, page dix-neuf de L’Analyze des échecs en 1749, est « les pions. Ils sont l’âme des échecs ». La formule anglaise très citée, « pawns are the soul of chess », est une reformulation tardive : sa propre édition anglaise de 1750 disait « the very Life of this Game ».

La défense Philidor est-elle une bonne ouverture ?

Elle est solide mais passive, et ce n’est plus une arme d’égalisation de premier plan au haut niveau. Philidor la recommandait avec la suite agressive 3.d4 f5, jugée douteuse par la théorie moderne. Sans cette idée, les Noirs cèdent l’espace et enferment leur fou f8. Elle reste jouable, notamment via l’ordre de coups moderne.

Qu’est-ce que la position de Philidor ?

C’est une méthode de nulle dans la finale tour et pion contre tour, qu’il a analysée en 1777. Le roi défenseur occupe la case de promotion et sa tour tient la sixième rangée pour empêcher le roi adverse d’avancer. Dès que le pion arrive sur cette rangée, la tour plonge sur la première et donne des échecs perpétuels par l’arrière.