Judit Polgár
Grand maître à 15 ans, seule femme entrée dans le top 10 mondial et vainqueure de onze champions du monde : le parcours et le style de Judit Polgár.
- Naissance
- 23 juillet 1976
- Pays
- Hongrie
- Elo maximum
- 2735 (2005)
Judit Polgár est la seule femme à être entrée dans le top 10 mondial, et la seule à avoir dépassé 2700 points Elo. Elle n’a jamais disputé un championnat du monde féminin. Ces deux faits sont liés, et c’est toute son histoire.
Une expérience pédagogique devenue carrière
Elle naît à Budapest le 23 juillet 1976. Son père, László Polgár, est pédagogue et veut démontrer une thèse : les génies se fabriquent, ils ne naissent pas. Il élève ses trois filles à la maison autour d’une discipline unique, les échecs. Elles apprennent aussi l’espéranto. Zsuzsa, l’aînée, deviendra grand maître et championne du monde féminine. Zsófia, la cadette, maître international.
Judit est la troisième, et elle ira le plus loin. En décembre 1991, en remportant le championnat de Hongrie, elle obtient le titre de grand maître à quinze ans et quatre mois. Elle bat d’un mois environ le record de précocité de Bobby Fischer, qui tenait depuis trente-trois ans.
Début 1993, à seize ans, elle affronte Boris Spassky en match d’exhibition à Budapest. Elle gagne 5½-4½. Elle atteint son classement maximum, 2735 points, en juillet 2005, et son meilleur rang mondial, la huitième place, en janvier 2004. Elle est restée numéro un mondiale chez les femmes sans interruption de janvier 1989 à mars 2015 — au-delà même de sa retraite d’août 2014 —, soit vingt-six ans.
La FIDE recense onze champions du monde battus par elle en cadence classique ou rapide : Carlsen, Karpov, Kasparov, Kramnik, Spassky, Smyslov, Topalov, Anand, Ponomariov, Khalifman et Kasimdzhanov. Elle est aussi la seule femme à avoir disputé un tournoi de championnat du monde tout court, à San Luis en 2005.
Elle prend sa retraite en août 2014, pendant l’Olympiade de Tromsø, où elle jouait comme remplaçante de l’équipe masculine hongroise. Elle y signe 4½ sur 6 et repart avec la médaille d’argent. Dix mois plus tard, elle devient capitaine et entraîneuse de cette même équipe. Depuis 2015, elle organise chaque année le Global Chess Festival à Budapest, et son programme éducatif Chess Palace est intégré au programme scolaire hongrois.
Son style : l’agression, puis la technique
Kasparov a résumé sa réputation d’une formule : si « jouer comme une fille » voulait dire quelque chose aux échecs, ça voudrait dire une agressivité sans relâche.
C’est vrai, et c’est incomplet. Adolescente, elle a contribué à remettre le gambit du fou à la mode, et elle cherchait les complications. Mais son plus gros scalp, la victoire sur Kasparov, doit tout à une finale gagnée par accumulation de petits avantages. C’est le décalage le plus intéressant chez elle, entre l’image et le palmarès réel.
Elle dit elle-même que les échecs sont « à 30 ou 40 % de la psychologie ». Choisir une ligne que l’adversaire connaît trop bien fait partie de l’arsenal, comme on va le voir.
Ses ouvertures
Avec les Blancs, 1.e4 presque systématiquement, avec la Partie espagnole comme arme principale. Contre la Najdorf, elle a développé un système anti-Najdorf avec 6.Fe3, entièrement construit autour de la conquête de la case d5. ChessBase lui a consacré un article entier sur ce plan.
Avec les Noirs, la défense sicilienne et la défense est-indienne. Un répertoire de joueuse d’attaque, jamais assagi vers des systèmes neutres.
L’attaque : Bled 2002
Olympiade de Bled, octobre 2002. Elle a les Blancs contre Shakhriyar Mamedyarov, dix-sept ans, futur numéro deux mondial. Au douzième coup, elle prend en f7.
Ce qui suit n’est spectaculaire qu’en surface : la chasse est forcée pendant onze coups. Le roi noir part de e8 et se retrouve en d5, en plein territoire blanc. Mamedyarov abandonne après 23.Fe7+ Rd5, sans attendre le mat, qui tombait par 24.Df3+ Rc4 25.b3.
La technique : Moscou 2002
Un mois et demi plus tôt, match Russie contre le reste du monde, à Moscou. Partie rapide, elle a les Blancs contre Kasparov, numéro un mondial en titre. C’est la première fois de l’histoire qu’une femme bat le numéro un mondial en compétition.
Détail qui vaut le détour : Kasparov joue la berlinoise, et Polgár choisit contre lui une ligne que Kasparov avait lui-même employée contre Kramnik. Elle le bat avec sa propre préparation.
Les dames sont échangées au huitième coup. Il n’y a pas d’attaque, juste un roi noir mal placé au centre et deux tours qui finissent par s’installer sur la septième rangée.
Kasparov abandonne trois coups plus tard. « Cette victoire est l’un des sommets absolus de ma carrière », dira-t-elle.
Le contexte rend la partie encore meilleure. Huit ans plus tôt, à Linares, Kasparov avait joué contre elle un coup, lâché la pièce, puis l’avait reprise pour la poser ailleurs. Une caméra a montré que ses doigts avaient quitté la pièce pendant environ un quart de seconde, assez pour que la règle de la pièce touchée s’applique. L’arbitre n’a rien dit. Il a gagné la partie. Elle avait dix-sept ans, et ils ne se sont plus parlé pendant trois ans.
Ce que tu peux lui prendre
Joue les positions que tu aimes, pas celles que tu crois devoir jouer. Elle a construit toute sa carrière sur 1.e4 et la Sicilienne sans jamais s’assagir vers des systèmes neutres.
Un sacrifice n’est pas un pari. À Bled, le coup en f7 n’est joli qu’en apparence : la chasse est calculée sur onze coups. Si tu ne vois pas la suite forcée, ce n’est pas un sacrifice, c’est un espoir.
La technique rapporte autant que l’attaque. Sa plus belle victoire, contre Kasparov, est une finale. C’est contre-intuitif quand on connaît sa réputation, et c’est exactement pour ça que ça vaut le coup de le retenir.
Et le choix de l’ouverture est déjà une arme psychologique : jouer contre quelqu’un sa propre ligne, c’est le priver de son avantage de préparation. Prologue travaille dans cette direction, en te montrant l’intention derrière chaque coup plutôt que la liste à retenir.
Questions fréquentes
Judit Polgár est-elle la meilleure joueuse d’échecs de l’histoire ?
C’est l’avis le plus répandu, et la FIDE lui a décerné en septembre 2024 le prix de meilleure joueuse des cent dernières années. Elle est la seule femme à être entrée dans le top 10 mondial, la seule à avoir dépassé 2700 points Elo, et elle est restée numéro un mondiale chez les femmes pendant vingt-six ans d’affilée.
Pourquoi Judit Polgár n’a-t-elle jamais joué le championnat du monde féminin ?
Par choix. Elle a toujours refusé de jouer dans les compétitions réservées aux femmes pour se mesurer directement aux meilleurs joueurs mondiaux. Elle a fini par demander publiquement la suppression des titres féminins. Sa sœur aînée Zsuzsa, elle, a remporté le championnat du monde féminin en 1996.
Judit Polgár a-t-elle battu Kasparov ?
Oui, en septembre 2002 à Moscou, lors du match Russie contre le reste du monde, en partie rapide. C’était la première fois qu’une femme battait le numéro un mondial en titre en compétition. Elle a battu au total onze champions du monde, dont Carlsen, Karpov, Kramnik, Spassky et Anand.
À quel âge Judit Polgár est-elle devenue grand maître ?
À quinze ans et quatre mois, en décembre 1991, en remportant le championnat de Hongrie. Elle battait ainsi d’environ un mois le record de précocité détenu par Bobby Fischer depuis 1958, qui était de quinze ans, six mois et un jour.