En 1988, l’Inde comptait un seul grand maître : lui. En 2026, elle en compte plus de quatre-vingt-cinq, et le champion du monde en titre est sorti de son académie. C’est probablement l’héritage le plus mesurable de tous les joueurs de cette liste.

Le Tigre de Madras

Il naît le 11 décembre 1969 au Tamil Nadu et grandit à Madras, aujourd’hui Chennai. C’est sa mère, Sushila, qui lui apprend les échecs.

Dans les années 1980, on le surnomme le gosse-éclair pour sa vitesse de jeu, bien avant de l’appeler le Tigre de Madras. Il devient en 1988 le premier grand maître de l’histoire de l’Inde. À vingt-deux ans, il remporte Reggio Emilia 1991/92 devant Kasparov et Karpov, le champion du monde et son prédécesseur.

Il a été cinq fois champion du monde, et le détail des formats mérite d’être précisé parce qu’il dit quelque chose de sa polyvalence. En 2000, il gagne le titre FIDE en battant Shirov dans un système à élimination directe. En 2007, il devient champion incontesté en remportant un tournoi à Mexico — le premier depuis Botvinnik en 1948 à obtenir le titre par un tournoi et non par un match. Puis il défend son titre en match, trois fois : contre Vladimir Kramnik en 2008, contre Topalov en 2010, contre Gelfand en 2012.

Le journaliste Lubomir Kavalek a résumé sa singularité : Anand est le seul joueur à avoir conquis le titre mondial en format tournoi, en format match, en format à élimination directe et en cadence rapide. Une formule circule pourtant, et elle est fausse : il n’a jamais gagné le championnat du monde de blitz de la FIDE. Il a en revanche été champion du monde de rapide deux fois, en 2003 et en 2017, à quatorze ans d’écart.

C’est Magnus Carlsen qui met fin à son règne, en 2013 à Chennai puis en 2014 à Sotchi.

Son classement maximum, 2817, date de mars 2011. Il est aujourd’hui président adjoint (Deputy President) de la FIDE, élu en 2022, et il joue toujours : à cinquante-six ans, il est encore dans les quinze premiers mondiaux.

L’effet Anand

C’est l’angle le plus solide de son histoire. Après son titre de grand maître en 1988, la progression indienne est lente : trois grands maîtres en dix ans. Aujourd’hui il y en a plus de quatre-vingt-cinq.

En décembre 2020, Anand fonde avec le fonds WestBridge Capital une académie qui porte son nom, encadrée notamment par Boris Gelfand et Artur Yusupov. La première promotion, en janvier 2021, comprend Gukesh Dommaraju, Praggnanandhaa, Nihal Sarin, Vaishali et Raunak Sadhwani. Arjun Erigaisi rejoint quelques mois plus tard.

Quatre ans après cette première promotion, Gukesh est champion du monde. La presse indienne parle d’effet Anand, ce qui est une formule de journaliste plus qu’un concept mesuré, mais le lien est direct et documenté.

Son style

Le trait le mieux établi est la vitesse. Il jouait ses parties beaucoup plus rapidement que la moyenne, et ce n’est pas une légende : c’est ce qui lui a valu son premier surnom.

Sa propre description de sa méthode est la plus utile à retenir. Anand se dit joueur intuitif et définit l’intuition comme le premier coup qu’il voit dans la position. Le calcul vient ensuite, pour vérifier.

Au-delà de ces deux points, prudence : les descriptions de son style qui circulent viennent surtout de sources secondaires faibles. Ce qui est vérifiable, c’est qu’il a traversé trois époques du jeu — avant les ordinateurs, l’ère des moteurs, puis celle des réseaux de neurones — en restant au sommet, ce qui suppose une capacité d’adaptation peu commune.

Son immortelle

Wijk aan Zee, janvier 2013. Anand a les Noirs contre Levon Aronian dans une semi-slave. Au seizième coup, il joue un coup discret qui vaut trois pièces.

16…Cde5. Trois pièces noires sont en prise et aucune ne peut être capturée sans perdre.

Aronian abandonne au vingt-troisième coup. Chess.com classe cette partie troisième meilleure de tous les temps, derrière l’Immortelle de Kasparov et la Partie de l’Opéra.

Dix-sept coups

Moscou, mai 2012, huitième partie du championnat du monde contre Boris Gelfand. C’est la plus courte partie décisive de l’histoire des championnats du monde.

17.Df2. La dame noire est piégée en h1 et ne peut plus sortir. Gelfand abandonne.

Le meilleur, c’est que les grands maîtres qui commentaient la partie en direct, Peter Leko et Ian Nepomniachtchi, préféraient la position des Noirs et n’avaient pas vu 17.Df2. Gelfand non plus. Anand a expliqué avoir d’abord envisagé 17.Df4 avant de l’affiner en 17.Df2.

Ce que tu peux lui prendre

La vitesse se travaille. Le trait fondateur d’Anand, c’est le calcul rapide, et il vient d’un volume énorme de parties rapides jouées dans l’enfance, pas d’un don mystérieux. Jouer beaucoup de rapides est une méthode, pas une perte de temps.

Ne t’enferme pas dans un répertoire-forteresse. Anand a survécu à trois révolutions techniques du jeu parce qu’il changeait d’ouvertures. Un joueur de club qui joue la même chose depuis dix ans plafonne pour la même raison.

Fais confiance à ton premier coup, puis vérifie-le. C’est littéralement sa méthode, et elle est bien plus efficace que de passer en revue tous les coups légaux.

Prologue travaille exactement ce réflexe : reconnaître l’idée d’une position d’un coup d’œil, puis savoir la justifier.

Questions fréquentes

Combien de fois Anand a-t-il été champion du monde ?

Cinq fois : en 2000 dans le format à élimination directe de la FIDE, en 2007 en remportant le tournoi de Mexico, puis en défendant son titre en match contre Kramnik en 2008, Topalov en 2010 et Gelfand en 2012. Il a perdu le titre face à Magnus Carlsen en 2013.

Anand a-t-il été champion du monde dans tous les formats ?

Presque. Il est le seul joueur à avoir remporté le titre mondial en format tournoi, en format match, en format à élimination directe et en cadence rapide. Il n’a en revanche jamais gagné le championnat du monde de blitz de la FIDE, contrairement à ce qu’on lit parfois.

Quel est le rôle d’Anand dans l’essor des échecs indiens ?

Il a été le premier grand maître indien en 1988, à une époque où le pays n’en comptait aucun. L’Inde en compte aujourd’hui plus de quatre-vingt-cinq. En 2020, il a fondé une académie dont la première promotion incluait Gukesh Dommaraju, devenu champion du monde en 2024, ainsi que Praggnanandhaa et Nihal Sarin.

Quelle est la plus belle partie d’Anand ?

Sa victoire avec les Noirs contre Levon Aronian à Wijk aan Zee en janvier 2013, dans une semi-slave, souvent appelée l’Immortelle d’Anand. Elle est classée par Chess.com parmi les trois plus belles parties de l’histoire du jeu.